INTERVIEW. Le prospectiviste Antoine Buéno se penche sur les mille et un scénarios du monde à venir. Et décrypte le futur, pour le meilleur et pour le pire.

Par Romain Gubert Publié le 19/12/2020 à 09h52 – Modifié le 19/12/2020 à 11h07
Si ! En cette fin d’année 2020, il est possible de s’échapper de la crise sanitaire et de son cortège d’angoisses plus ou moins raisonnées… Les voyages au long cours sont interdits ? Antoine Buéno, un jeune haut fonctionnaire du Sénat, vient de publier chez Flammarion une somme (près de 700 pages tout de même) pour voyager dans le futur. Pas celui de demain, lorsqu’il faudra gérer la dette ou appréhender la domination chinoise sur le monde. Mais le futur lointain, celui de l’humanité. Son ouvrage est le contraire d’une encyclopédie scientifique et ne prétend absolument pas faire le tour des mille et une innovations qui nous attendent (le voyage dans l’espace, la voiture autonome, etc.). Il est le contraire d’une étude prospective qu’aurait pu concevoir un actuaire, un statisticien, un épidémiologiste, un géopoliticien ou un géographe… Puisqu’il offre d’abord une cinquantaine de pistes de réflexion sur les chemins que l’humanité s’apprête à prendre. Tel un chien truffier, ou plutôt tel un philosophe se promenant dans les labos scientifiques, l’auteur se penche sur les problématiques que rencontrera l’homme dans quelques générations. Et tout y passe. Du plus futile, comme « le sexe augmenté », au concept de « l’effondrement »… Le résultat, accessible à tous et sans jargon improbable, est ludique et jubilatoire.

Le Point : Vous évoquez l’immortalité… Faites-vous le pari que, demain, nous serons tous immortels ?
Antoine Buéno : Encore une fois, c’est beaucoup plus compliqué que ça. Et, je n’ai pas de certitudes scientifiques dans le domaine. En revanche, j’ouvre des scénarios. Le premier est pessimiste. Aujourd’hui, après une progression phénoménale de l’espérance de vie, on assiste dans certains pays à des ruptures. Deux exemples, en Russie ou aux États-Unis, respectivement à cause de l’abus de vodka et de la consommation des opiacés. Autre phénomène, la situation environnementale. La destruction des écosystèmes fait apparaître de nouvelles maladies. La pollution est aujourd’hui la première cause de mortalité dans le monde, elle provoque des diabètes, des cancers, des maladies respiratoires, etc. Nos organismes sont exposés aux particules fines, aux pesticides. La surconsommation des antibiotiques dans l’agriculture provoque l’apparition de super-bactéries mortelles. L’OMS affirme d’ailleurs que c’est une des plus graves menaces. La tendance de l’allongement de la vie que nous connaissons depuis un siècle et demi est peut-être en voie de s’achever.
À LIRE AUSSICes innovations qui vont bouleverser nos vies
Et le scénario optimiste ?
L’intelligence artificielle permet d’aller de plus en plus dans les diagnostics. Le développement de la médecine prédictive est spectaculaire. Les nanotechnologies et la génétique bouleversent déjà la façon dont on se soigne et donc notre espérance de vie. Mais ce scénario où l’homme pourrait vivre de plus en plus longtemps s’accompagne aussi de problématiques majeures. Dans un premier temps, seule une petite élite pourra s’offrir ces technologies. Avec des inégalités bien plus problématiques. Y aura-t-il demain une santé pour les VIP et une prise en charge plus basique pour les autres ? Lorsque ces technologies se diffuseront, nous aurons évidemment un problème démographique : l’augmentation et le vieillissement de la population. Il faudra réorganiser de fond en comble nos modèles économiques et sociaux. Et, d’ailleurs, cela pose des questions démocratiques puisque les vieux ne votent pas comme les jeunes. Faudra-t-il réguler la démographie de manière autoritaire ? Y aura-t-il des loteries pour avoir le droit de profiter des traitements qui permettent de vivre jusqu’à 120 ans et plus ? Y aura-t-il des lois qui décréteront qu’à un âge donné il n’est plus acceptable de vivre même si l’on dispose de l’essentiel de ses capacités ? Faudra-t-il imaginer une émigration spatiale ? Irons-nous jusqu’à la limitation des naissances pour éviter une bombe démographique ? Bref, le concept d’immortalité pose avant tout des questions éthiques. Nous ne sommes pas encore immortels, mais il n’est pas interdit d’y réfléchir dès aujourd’hui !
À LIRE AUSSIPhébé – Pourquoi l’IA ne sera pas un nouveau Frankenstein
Une des premières entrées de votre livre porte sur l’alimentation. Comment se nourrira-t-on demain ?
Je ne suis ni scientifique ni madame Irma. Je me contente donc, dans chaque rubrique, d’observer les tendances et les scénarios en réfléchissant à ce que pourrait être le futur. Sur l’alimentation, je m’intéresse donc bien sûr à toutes les innovations. Deux exemples, les algues et l’agriculture hors sol. Je ne suis pas sûr que les algues remplacent un jour le blé ou le riz. Mais ce qui est certain, c’est qu’elles devraient jouer un rôle pour prendre la place des pesticides et pour nourrir les animaux d’élevage. L’agriculture hors sol devrait elle aussi se développer de façon spectaculaire dans les décennies à venir : elle consomme moins d’eau et moins de polluants. Mais, en réalité, lorsque je réfléchis à notre alimentation, je m’interroge surtout sur notre rapport aux animaux. C’est un phénomène nouveau, mais le rapport homme-animal dans l’alimentation est en train de changer radicalement. Au-delà des innovations dans le domaine de l’alimentation – et beaucoup nous sont encore inconnues –, ce sera une tendance de fond. Et cela risque fort de bouleverser la problématique alimentaire. On ne se nourrira plus demain comme aujourd’hui, non pas à cause d’une pénurie ou d’une évolution des goûts, mais de la façon dont nous considérons les autres espèces.
Mais la façon dont vous évoquez les progrès scientifiques est souvent très inquiétante…
Je ne suis ni un prophète de malheur ni un optimiste forcené. Prenez le concept de « l’homme augmenté » et de ses applications dans le domaine du cerveau. Demain, il sera possible d’avoir des implants cérébraux, comme nous en avons pour le cœur ou d’autres organes. Ces stimulateurs cérébraux atténuent les faiblesses, compensent les déficiences et les maladies dégénératives. Il est vraisemblable que les scientifiques maîtriseront un jour la télépathie et créeront des régulateurs mentaux qui vont empêcheront de tomber amoureux ou, au contraire, vous encourageront à vivre une passion. D’autres contrôleront vos accès de violence, etc. Mais, évidemment, il y a aussi le risque de l’embrigadement, du « lavage de cerveau », etc. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, nous sommes en train de vivre une rupture technologique majeure. Beaucoup ont peur de cette révolution. Pas moi, car j’ai davantage confiance dans les outils que dans les hommes pour d’innombrables tâches. En revanche, il faut être vigilant, et là, c’est la responsabilité de l’homme, de ses valeurs, de son éthique pour éviter qu’une machine programmée par l’homme pour fabriquer des trombones se mette à transformer l’univers en machine à produire des trombones. Le progrès n’a de sens qu’avec l’appui de la philosophie.
À LIRE AUSSIIA School : l’intelligence artificielle, réalité pour l’avenir et l’emploi
Futur, d’Antoine Buéno, Flammarion, 676 pages, 29 euros.
La rédaction vous conseille
- Phébé – Pourquoi l’IA ne sera pas un nouveau Frankenstein
- Ces innovations qui vont bouleverser nos vies

Vous lisez actuellement : Faut-il avoir peur du « futur » ?
Reportages, analyses, enquêtes, débats. Accédez à l’intégralité des contenus du Point >> 5 Commentaires
Un avis, un commentaire ?
Ce service est réservé aux abonnés Par mystic le 23/12/2020 à 16:56
Oui inquiétant
Inquiétant les bidouillage du génome humain ! Signaler un contenu abusif Par Bonsens2020 le 19/12/2020 à 22:12
Sympathique le kinder bueno
Mais quand je lis que l’espérance de vie diminue en Russie à cause de la vodka je vois tout de suite que ce jeune homme ne connaît pas du tout ce pays. La vodka y a toujours coulé à flot, y compris chez les jeunes filles et en particulier l’époque soviétique… ( c’est d’ailleurs Gorbatchev qui a instauré le régime « sec « pour lutter contre ce fléau. Dommage, j’aurais bien lu le bouquin mais là je cale déjà… Signaler un contenu abusif Par djin38 le 19/12/2020 à 20:50
Surtout
Ne pas avoir peur du futur !
Ceux qui avaient peur du futur en 1940 ont fini avec Petain. Signaler un contenu abusif Ce service est réservé aux abonnés. Déjà abonné ? Connectez-vousAbonnez-vous En continu Pour protéger les primates, les scientifiques privés de selfies Un quart des espèces d’abeilles n’a pas été signalé depuis 1990 La Farn, le superpompier du nucléaire L’exoplanète « barbe à papa » qui défie les scientifiques Suprématie technologique : les sept nanomètres qui manqueront à la… Quand la Chine calomnie le vaccin Pfizer pour masquer ses propres… Référendum sur le climat : vers un naufrage de la participation ? Vaccins : nette accélération alors que le variant s’installe Covid-19 : il faut sauver le soldat dégustateur Sciences – Le médicament dangereux : Fentanyl, abus et dépendance Sahara : des millions d’arbres découverts par l’intelligence… Sur le divan de Darwin Variants du SARS-CoV-2 : la génomique à notre secours Climat : une « carence de l’État » reconnue dans « L’Affaire du… « Les cas d’échec vaccinal doivent être absolument investigués » Un nouveau type d’étoile découvert dans la constellation de Cassiopée Covid : les désillusions du vaccin chinois Comment l’éolien veut rattraper son retard Après 12 mois dans l’espace, des bouteilles de vin reviennent sur… Thierry Breton, la tête dans les étoiles En 2020, la Terre a tourné plus vite ! Sahel : le One Planet Summit met le cap sur la Grande Muraille verte Une galaxie lointaine en train de « mourir » observée pour la… Le « One Planet Summit » s’ouvre lundi et met le cap sur la… Sciences – À bras (robotisés) ouverts Pourquoi les Français doivent limiter leur consommation d’électricité NextEra, le géant vert de l’énergie Vaccin : McKinsey, une prestation à 2 millions d’euros par mois Vaccination anti-Covid : des progrès (timides) en France Vaccins : le mépris français pour la logistique Voir toute l’actualité en continu En vente actuellement Abonnez-vousAchetez ce numéro
Laisser un commentaire