Entretien avec Jean-Louis GEORGELIN
conduit par Isabelle Lasserre? Chef adjointe du service Étranger du Figaro
Isabelle Lasserre – Quelles seront les grandes orientations du mandat de Nicolas Sarkozy en matière de défense ? Qu’est-ce qui va changer et qu’est-ce qui ne va pas changer ?
Jean-Louis Georgelin – Nous avons un nouveau président, donc un nouveau chef des armées et un nouveau chef de la diplomatie. Dès lors, il est normal qu’il y ait un travail d’inventaire. Concernant la défense, il s’agira de promouvoir une réflexion d’ensemble. Il y aura, très probablement, un nouveau Livre Blanc (1). Il faudra réexaminer le fond de notre politique de défense, mais aussi celui de notre diplomatie, car il existe des liens évidents entre les deux domaines. Le président de la République a d’ores et déjà confirmé que l’effort que nous consacrons à la défense sera maintenu. De notre côté, nous devons refuser l’immobilité. Car une politique de défense qui ne s’adapte pas aux réalités géopolitiques est condamnée. Cette adaptation sera menée à un rythme soutenu, énergique et dynamique.
I. L. – Nicolas Sarkozy souhaite créer un Conseil national de sécurité (CNS) calqué sur le modèle américain. Y êtes-vous favorable ?
J.-L. G. – Attendons d’abord de voir quelles décisions seront prises. Pour l’instant, Jean-David Levitte (2) a été nommé conseiller diplomatique et sherpa du président. L’idée de créer un CNS à la française n’est pas nouvelle. La transposition en France de ce concept a souvent été évoquée, mais ceux qui en parlent ne savent pas toujours ce qu’est vraiment le CNS américain. En réalité, il existe déjà en France, avec le Conseil restreint de l’Élysée, une réunion tout à fait comparable à ce qu’est le « comité des principals » aux États-Unis (3). De trop nombreux observateurs ont tendance à confondre cette dernière instance avec le CNS. Or, en réalité, le CNS est beaucoup plus que cela. C’est une véritable administration à l’intérieur de la Maison-Blanche, qui entre régulièrement en débat avec le département d’État et celui de la Défense. En tout cas, je crois comprendre que la discussion actuelle autour de la création d’une telle institution imposera un rythme de fonctionnement plus soutenu au Conseil restreint et permettra une ouverture à d’autres cercles de réflexion que les cercles strictement gouvernementaux (notamment au milieu de la recherche), ce dont je me félicite.
I. L. – Faut-il fusionner les services de renseignement ?
J.-L. G. – Il est nécessaire de faire en sorte que nos services de renseignement – la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), la DST (Direction de la surveillance du territoire) et, dans une moindre mesure, les RG (Renseignements généraux) et la DRM (Direction des renseignements militaires) – soient mieux « branchés » sur les préoccupations du pouvoir exécutif. Mais ce ne sera pas chose aisée. De la même manière, il me semble indispensable de renforcer notre capacité de synthèse : le travail de ces centres de renseignement doit davantage profiter aux décideurs politiques. Il me paraît en effet important qu’un organisme à Paris puisse être en mesure de donner à l’exécutif et, en premier lieu, au président de la République, tous les jours, la meilleure synthèse possible des informations détenues par nos services. Un peu comme aux États-Unis… même si l’on a vu, dans ce pays, qu’une telle organisation ne suffisait pas à garantir des résultats efficaces. Il y en a eu deux exemples extraordinaires : les attentats du 11 septembre 2001 (qui n’avaient pas été prévus par les services de renseignement) et les armes de destruction massive de l’Irak (qui n’existaient tout simplement pas). Il n’en demeure pas moins que l’information connue doit pouvoir atteindre son destinataire au bon moment, ce qui est toujours un défi. C’est pourquoi il est impératif d’améliorer la coordination, l’animation et la synthèse du renseignement.
I. L. – Faut-il revoir le processus de prise de décision concernant les interventions françaises à l’étranger et, en particulier, renforcer le contrôle du Parlement sur ces décisions ?
J.-L. G. – Je pense surtout que le bon sens et le principe de réalité prévaudront. Dire que les choses, dans ce domaine, sont décidées par une ou deux personnes, c’est une présentation polémique des choses. Il faut distinguer les grandes décisions – l’état de guerre ou des opérations de grande ampleur comme la première guerre du Golfe – de celles, plus ponctuelles, qui sont soumises à l’urgence et nécessitent des réactions immédiates. Prenons, par exemple, notre réponse au bombardement de Bouaké, en Côte d’Ivoire (4). Dans de tels cas, il faut répliquer très vite. Dans le monde moderne, nos dirigeants doivent toujours agir très rapidement. On n’a pas le temps de réunir le Parlement. Nous sommes de toute façon dans un cadre politique qui a été défini après consultation du Parlement ; et le ministre de la Défense rend compte régulièrement de la réalité des choses devant les commissions parlementaires.
I. L. – Quels sont les principaux dangers auxquels nous devrons faire face dans les années à venir ?
J.-L. G. – Je vous répondrai par une phrase que l’ancien secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, a prononcée quand il a pris ses fonctions : « Dans un contexte de plus en plus imprévisible, il s’agit maintenant de prévoir que l’on sera surpris et de s’attendre à l’inattendu. » D’une manière générale, je dirai que nous sommes menacés par une spirale de l’instabilité. Nous avons oublié que la guerre, cet affrontement armé entre collectivités humaines, n’a pas disparu de la surface de la Terre. Elle prend à présent des formes différentes – le 11 Septembre l’a illustré – mais elle durera aussi longtemps que durera l’homme. Comme c’est déjà arrivé à plusieurs reprises dans l’Histoire, l’interdit qui frappait la guerre s’est peu à peu affaibli sans que nous y prenions vraiment garde. Nous sommes, comme par le passé, à la merci d’une surprise stratégique. Les menaces traditionnelles – qui visaient des territoires précis d’une manière « classique » – sont probablement éradiquées. Mais d’autres menaces sont apparues, qui rendent les prochaines années incertaines.
I. L. – D’une façon générale, assistons-nous au retour de la puissance militaire ?
J.-L. G. – Certains analystes avaient annoncé la disparition prochaine de la guerre en raison de l’irrationalité et du coût de cet instrument, à leurs yeux périmé, de résolution des conflits. L’intervention américaine en Irak a infirmé cette hypothèse séduisante. Elle a rappelé que, dans notre monde occidental qui a pourtant érigé la raison en souverain universel, la guerre obéit à des règles qui ne sont pas seulement celles de la rationalité. Cette tendance se manifeste partout. Et, en particulier, en Asie, où la dimension militaire de la puissance reprend de l’importance.
Développement d’armes de destruction massive, augmentation des budgets de la défense : les signes de cette tendance sont nombreux, même s’ils ne sauraient, à eux seuls, laisser présager un conflit imminent. L’affirmation très rapide de puissances dites « régionales », qui tirent parti d’une certaine absence des États-Unis (lesquels sont focalisés sur l’Irak et le terrorisme), doit nous faire réfléchir. Beaucoup dépendra du « bon usage » que ces pays, amenés à être des acteurs importants du monde futur, feront de leur puissance : seront-ils portés à la coopération et à l’ouverture, ce qui assurerait leur prospérité ? Ou bien la tentation de la puissance militaire – et son corollaire, la course aux armements, perçue comme nécessaire pour établir des zones d’influence – va-t-elle l’emporter ? De la réponse à cette question dépendront nos propres choix de sécurité.
I. L. – Ce retour de l’idée de puissance militaire est-il, en tant que tel, source de guerre ?
J.-L. G. – Naturellement pas. Mais il se conjugue à un deuxième facteur d’instabilité, plus stratégique : la persistance de crises multiples qui sont autant de détonateurs de conflits plus larges, impliquant des États. Les facteurs de rupture et de déséquilibre sont connus : fracture entre le monde riche et les pays pauvres ; évolutions démographiques ; compétition pour les ressources en eau ou en énergie ; antagonismes ethnico-religieux ; faillites d’États ; zones de non-droit ; tentations sécessionnistes ; logiques de prolifération… Face à ces dangers, la communauté internationale a du mal à jouer un rôle stabilisateur et peut même, parce qu’elle est ressentie comme un club de nantis qui pratique les « doubles standards », alimenter de nouvelles amertumes.
I. L. – Quels sont les principaux détonateurs de ce nouveau monde que vous décrivez ?
J.-L. G. – Il y en a plusieurs. Le conflit au Proche-Orient, où le processus de paix est en recul depuis plusieurs années ; la guerre d’Irak, qui a fragilisé une région cruciale pour la stabilité de la planète ; l’utilisation de la force par les États-Unis pour remodeler une région du globe – une politique qui, d’ailleurs, pourrait aussi tenter d’autres pays… De plus, à divers endroits de la planète des « États opportunistes » pourraient profiter des difficultés américaines en Irak pour faire évoluer à leur profit la situation dans leur propre région.
Autre grande menace : le terrorisme. Au-delà du seul cas du Proche-Orient, il est évident que le désordre qui règne dans de nombreuses zones est l’un des facteurs de ce fléau devenu endémique. Aujourd’hui, le terrorisme trouve aisément des zones de refuge, des moyens financiers et des raisons de prospérer. Or l’une des caractéristiques des attentats, c’est qu’au-delà des dommages immédiats qu’ils infligent, ils peuvent déclencher une véritable spirale d’instabilité. À ce propos, nous avons sans doute sous-estimé, en Europe, la force du sentiment qui a poussé les Américains à se considérer en état de guerre après le 11 Septembre. Et la réaction américaine a, à son tour, provoqué des sentiments belliqueux dans de nombreux pays.
Enfin, comment ne pas voir que la carte des crises recoupe très largement celle des ressources naturelles, notamment au Moyen-Orient et en Afrique ? C’est, d’ailleurs, l’une des raisons de l’intérêt nouveau que la Chine et les États-Unis portent au continent africain…
I. L. – Faut-il reconsidérer les interventions extérieures ?
J.-L. G. – Il faut, en tout cas, conduire une vraie réflexion sur ce qu’est l’action militaire aujourd’hui. À quoi sert-elle ? Quels résultats en attendre ? Au cours des quinze dernières années, l’action militaire a souvent visé à empêcher une guerre classique d’éclater ou des massacres épouvantables de se produire. Mais les opérations militaires de maintien de la paix ont eu des résultats nuancés. Certes, il n’y a pas eu de génocide ni de massacres en Côte d’Ivoire ; des élections libres ont été organisées en République démocratique du Congo ; l’armée libanaise a pu se déployer dans le sud du pays ; le terrorisme international n’a plus de camps d’entraînement en Afghanistan ; et le pire a sans doute été évité dans les Balkans occidentaux puisque l’intervention alliée contre la Yougoslavie de Milosevic puis la stabilisation du Kosovo peuvent être considérées comme des réussites. Toutes ces opérations montrent que si l’enlisement est toujours un risque, le temps est un ingrédient absolument essentiel à la résolution de ce type de crise. Le problème, c’est qu’on a du mal à conclure ces opérations, comme on le voit en Afghanistan. Il faut donc s’interroger profondément sur la nature de nos engagements. Car nous entrons dans une ère nouvelle : je suis convaincu que les opérations vont devenir de plus en plus dures.
I. L. – Justement, pourquoi éprouvons-nous tant de difficultés à gagner les nouvelles guerres ?
J.-L. G. – Je n’ai pas dit que nous les perdions, mais que nous avions du mal à les terminer. Aujourd’hui, on ne règle pas les conflits au sens traditionnel du terme : on les gèle. Or la plupart de ces conflits ne pourront être résolus que grâce au développement économique. Ce n’est pas que l’intervention militaire soit inutile ; c’est seulement que, à elle seule, elle ne suffit plus pour résoudre un conflit.
Au risque d’être schématique, je dirai que la doctrine stratégique occidentale s’est cristallisée autour de deux grands types d’opérations extérieures : les opérations de maintien de la paix, qui consistent à « étouffer le feu qui couve » par un engagement dans la durée où l’emploi réel de la force est restreint ; et un deuxième modèle, relevant d’une logique inverse, qui vise également à restreindre la violence mais qui, à la différence des précédentes, passe par un bref emploi de la force, souvent au moyen de frappes à distance. C’est ce qui s’est passé dans le cas de la guerre du Kosovo.
Ces deux types d’engagement conviennent à des situations où les enjeux sont relativement limités pour les puissances intervenantes. Ils traduisent le souci d’éviter autant que possible des combats de longue durée, ce qui est d’autant plus aisé que nos hommes se heurtent généralement à une opposition militaire faible.
Or je crains que ce schéma, en vérité assez confortable, ne soit devenu caduc. Nous risquons désormais d’être amenés à nous engager dans des conflits complexes dont les enjeux sont primordiaux pour notre propre sécurité et qui nécessiteront un contact prolongé avec l’adversaire. Les nouveaux conflits pourraient donc conjuguer l’intensité des opérations d’imposition de la paix et la durée des opérations de maintien de la paix.
I. L. – Pourquoi ?
J.-L. G. – Parce que la tendance au durcissement des crises apparaît inéluctable. Dans ces conflits, nous serons opposés à des adversaires mieux entraînés et bénéficiant – quel que soit leur mode d’action (conventionnel ou asymétrique) et quel que soit leur statut (étatique ou non) – de ce qu’il faut bien appeler le pouvoir égalisateur de la technologie. Car la dissémination incontrôlée d’armes conventionnelles sophistiquées a modifié en profondeur le paysage stratégique. Surtout, nous aurons affaire à des ennemis qui s’engagent totalement au service de leur cause. Le recours à l’attentat-suicide ou la mobilisation de l’ensemble d’une société – à cet égard, l’exemple du Hezbollah est frappant – appartiennent à la logique de la guerre totale. Le conflit afghan, s’il n’a pas encore atteint ce niveau, présente tous les symptômes d’une telle tendance.
Il s’agit de problèmes difficiles dont nous n’avons pas, à ce stade, trouvé toutes les solutions. C’est la conception même de nos opérations multinationales qu’il faut repenser pour s’assurer qu’elles contribuent effectivement à la résolution des crises. Comment assurer l’impartialité de ces opérations (tout en garantissant leur efficacité) lorsque le recours à la force s’impose – ce qui sera de plus en plus souvent le cas ? Comment toujours maîtriser notre force quand l’adversaire ne se sent aucunement lié par les lois de la guerre ? Comment conserver et entretenir un lien de confiance avec des populations souvent meurtries par les combats ? Comment organiser la sortie de crise et à quel moment passer de la phase de l’engagement militaire à celle du développement économique ? Ces questions, déjà posées en Afghanistan et au Liban, sont cruciales.
I. L. – Considérez-vous que l’opération en Afghanistan soit un échec ?
J.-L. G. – Je serai franc : nous sommes loin d’avoir enclenché en Afghanistan le cercle vertueux qui nous permettra de nous retirer. La communauté internationale y est confrontée à un dilemme. Son rôle est d’assurer la sécurité indispensable pour permettre enfin à ce pays de décoller socialement, économiquement et politiquement. Mais, au bout de six ans, les moyens d’y parvenir restent toujours aussi difficiles à définir, à mobiliser et à employer. Faut-il encore plus de troupes, encore plus de financements ? Comment prévenir l’échec du gouvernement légitime afghan, ce qui serait perçu comme une victoire des taliban ? Comment éviter l’enlisement ? Notre tâche est d’autant plus compliquée que les forces hostiles, elles, peuvent aisément briser ce cercle vertueux : il leur suffit de recourir à un harcèlement terroriste bien ciblé. Elles ont retrouvé en Afghanistan un terreau favorable puisque aucun problème de fond n’a été résolu, en particulier en ce qui concerne les cultures et les revenus de substitution à la drogue. Elles peuvent, par surcroît, s’appuyer sur des solidarités tribales qui ignorent les frontières.
I. L. – Que peut-on faire, dans ces circonstances ?
J.-L. G. – On ne s’en sortira que lorsque la communauté internationale et l’Union européenne auront réussi à relancer le développement économique de ce pays et que l’armée et les institutions afghanes seront suffisamment stables et solides pour pouvoir prendre l’État en main. C’est pourquoi la formation des forces armées afghanes est un enjeu essentiel.
I. L. – Dans ces conditions, pourquoi envisager un retrait des troupes françaises ?
J.-L. G. – Dire que nous n’avons pas vocation à rester à long terme en Afghanistan n’est pas synonyme de « retrait » des forces françaises. La définition d’une stratégie internationale de sortie de crise et les conséquences politiques et militaires à en tirer font l’objet d’un débat. Nous avons effectivement réduit la participation de nos forces spéciales à l’opération Enduring Freedom (5). Mais il avait toujours été prévu que cette participation serait ponctuelle et limitée : je rappelle qu’elle ne représentait que 2 % des forces spéciales américaines. Cela n’enlève rien au fait que nos hommes se sont montrés très efficaces. Concernant notre participation au sein de la force de l’Otan, nous sommes liés par les accords de Bonn (6) et par les accords passés avec l’Alliance atlantique. Nous partageons, en vertu d’un système de rotation, le commandement de la zone « centre ». Nous prenons également une part active à la formation de l’armée afghane qui est, comme je viens de le dire, l’une des clés de la sortie de crise.
I. L. – Avez-vous une idée de sortie de crise pour l’Irak ?
J.-L. G. – Le fond de ma pensée est que ce conflit, extraordinairement déstabilisant pour la région, n’a pas de solution militaire. Il n’y a pas, non plus, de solution rigoureuse, « à l’occidentale ». En revanche, nous devons tirer toutes les conséquences de ce nouveau type de conflit, très dur, pour la construction de notre outil de défense, sans bien sûr exclure d’autres types d’éventualités.
I. L. – Quelles ont été les relations entre les états-majors français et américain pendant la crise irakienne ? Et quelles sont-elles aujourd’hui ?
J.-L. G. – À l’heure où nous parlons, j’estime que la crise de confiance est passée. Il n’empêche que notre relation bilatérale de défense a connu une réelle dégradation suite aux divergences politiques de 2003. Même si les rapports avec nos homologues militaires américains sont restés bons, ils sont alors devenus plus difficiles. Mais la relation militaire est restée un pont qui n’a jamais été rompu, grâce à notre travail commun sur les théâtres d’opérations et au sein des états-majors interalliés. À partir de 2005, un climat beaucoup plus favorable, plus pragmatique aussi, s’est rétabli. Et, à présent, les relations militaires entre Français et Américains sont de nouveau excellentes.
I. L. – Les forces françaises au Sud-Liban sont-elles vraiment menacées et, si oui, par qui ?
J.-L. G. – Notre retour sous le casque bleu au Liban n’a pas été une décision anodine. Le risque est avéré. Pour l’instant, les choses se passent bien. Le Liban est enfin rentré chez lui, selon l’expression du général de Gaulle. Mais il faut rester vigilant. C’est la raison pour laquelle les Français se sont donné les moyens d’assurer leur sauvegarde et ont été dotés de règles d’engagement claires qui leur permettent de réagir, de se faire respecter et de ne pas être humiliés. Cette décision d’engager au Liban une force militaire crédible prend une signification plus large : l’envoi d’un contingent sur un théâtre d’opérations ne se conçoit que si l’on accepte la perspective de devoir, le cas échéant, faire usage de la force. Ce n’est qu’à ce prix que nos hommes pourront, par leur effet dissuasif, atteindre les buts militaires fixés.
Mais au Liban comme en Afghanistan ou en Irak, la force militaire, je le répète, ne suffira pas à dénouer la crise. Au Liban, la situation est très volatile. La dynamique interne est fragile et l’objectif politique sous-jacent à la résolution 1701 (7) – le retour à la pleine souveraineté du Liban et à une vie politique « normale » – est loin d’être atteint. Les enjeux de fond, liés au conflit de l’été 2006, n’ont pas enregistré de progrès. Si le jeu syrien est assez facilement lisible, celui de l’Iran, en revanche, est très complexe. Dès lors, de mon point de vue de militaire, le risque d’un enlisement de la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban) ne peut être écarté. Dans un tel cas de figure, la question de la pertinence de notre présence serait posée.
I. L. – Que va-t-il advenir des bases françaises en Afrique ? Sont-elles encore nécessaires ?
J.-L. G. – En Afrique, là où nous sommes – au Sénégal, au Gabon, à Djibouti -, notre présence fait l’objet d’un large consensus. Elle est souhaitée. Le dispositif français sur ce continent est un facteur de stabilité. Ces bases, auxquelles il faut ajouter nos soldats stationnés au Tchad, nous permettent d’être extrêmement réactifs. Si nous pouvons intervenir rapidement, chaque fois qu’il le faut, c’est bien parce que nous avons des forces pré-positionnées. Nous l’avons vu, entre autres exemples, lors des opérations de l’Union européenne en République démocratique du Congo et en République Centrafricaine. Le dispositif français contribue également à la sécurité de nos ressortissants, puisque vingt et une opérations ont été montées en Afrique dans ce but depuis 1990.
Plus généralement, nous ne devons pas sous-estimer l’importance de ce continent. Les Européens le comprennent de mieux en mieux, les Chinois aussi. Les États-Unis, pour leur part, s’y investissent de façon régulière depuis quelques années pour assurer la sécurité de leurs approvisionnements et éviter la faillite des États et le développement du terrorisme. Ils ont créé un commandement spécifique, l’AFRICACOM. Cela dit, on assiste également, aujourd’hui, à une vraie prise de conscience des Africains eux-mêmes. Ils s’engagent, avec une rapidité remarquable, dans la construction de l’Union africaine et d’organisations sous-régionales. Ils constituent des capacités propres de prévention et de règlement des crises. La volonté est là, très claire, même si tout reste à faire. Une Afrique capable de mettre en valeur ses richesses et son potentiel serait un facteur de stabilité. Il faut absolument éviter qu’elle ne soit qu’un réservoir de crises, un terreau pour des mouvements terroristes et une source de mouvements incontrôlés des populations… La France a récemment adapté son dispositif à la nouvelle réalité africaine, en faisant correspondre chacune de ses bases à une organisation sous-régionale africaine pour être mieux en phase avec le mouvement d’appropriation par les Africains de leur propre sécurité.
I. L. – Et la Côte d’Ivoire ? Allons-nous en partir ?
J.-L. G. – L’action de Licorne a permis d’éviter une catastrophe. L’accord signé (8) est une hirondelle dont je pense qu’elle fait le printemps, contrairement aux autres. J’ai donc bon espoir de voir enfin une issue à cette crise. Je vous rappelle que Licorne est en soutien à l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) ; le moment venu, nous diminuerons notre présence, tout en continuant de respecter nos engagements. Si les autorités ivoiriennes veulent notre départ, nous partirons. Je souligne que si l’effort que nous avons fourni a été important, il reste raisonnable au regard de l’enjeu : la paix dans un pays d’Afrique avec lequel nous avons des liens très anciens et qui est peuplé de 17 millions d’habitants. Le rôle et la contribution de la France, au premier chef au travers de la force Licorne, ont été reconnus. Last but not least : le règlement de la crise ivoirienne fournira probablement un socle nouveau à nos relations avec l’Afrique entière.
I. L. – L’armée française a-t-elle encore les moyens d’intervenir ainsi sur presque tous les continents ? Ne sommes-nous pas à flux tendus ?
J.-L. G. – L’armée française compte 250 000 hommes. 12 000 d’entre eux participent à des opérations à l’extérieur. Si l’on y ajoute les forces de souveraineté outre-mer et les forces pré-positionnées, nous avons 38 000 hommes hors du territoire métropolitain. Compte tenu des impératifs de relève, de repos et d’entraînement, il faut trois hommes en réserve pour un homme en mission. Prenez tous ces chiffres et vous avez la réponse. Une armée de 250 000 soldats doit être capable de s’organiser pour en avoir plus de 20 000 en opération. C’est tout à fait possible avec ces effectifs. Ce qui pose problème, en revanche, ce sont certaines capacités particulières qui sont suremployées. Je pense aux avions de transport et aux bâtiments de projection, ainsi qu’aux hélicoptères qui nous donnent la mobilité nécessaire sur le terrain. Nous sommes à flux tendus en ce qui concerne certaines capacités de communication et de renseignement, dont les satellites. Nos préoccupations ont trait à ces questions plus qu’au nombre de nos soldats. Naturellement, cela ne nous dispense pas de poursuivre nos efforts de rationalisation et de modernisation dans le but de dégager encore plus d’effectifs opérationnels.
I. L. – Quels sont les risques encourus par la France dans ce « nouveau monde » ?
J.-L. G. – À chaque moment, nos intérêts et la sécurité de nos concitoyens peuvent être mis en danger. Des menaces peuvent viser nos 1,5 million de ressortissants à l’étranger, nos infrastructures, nos flux d’approvisionnement ; les armes de destruction massive peuvent proliférer ; nous pouvons même subir une agression directe qui nous entraînerait dans un conflit majeur… La DST et la DGSE, je tiens à le souligner, effectuent un travail remarquable sur tous ces dossiers en général et sur le risque terroriste en particulier. Mais nous devons rester extrêmement vigilants. Si des États tentent de se doter d’équipements balistiques, nucléaires ou biologiques, croyez-vous que ce soit pour une question de prestige ? Mon métier consiste à concourir à la paix en fournissant aux autorités politiques les moyens militaires de défendre notre nation si elle est attaquée et à les convaincre qu’il faut être prêt à faire face à tout, même quand la menace n’est pas évidente.
I. L. – Et quels sont les défis que la France devra relever ?
J.-L. G. – Nos capacités militaires, qui sont reconnues, sont un élément de notre puissance et de notre crédit dans le monde. Elles viennent conforter notre position de membre permanent du Conseil de sécurité. Pour continuer de tirer parti de cet atout, nous devons nécessairement poursuivre notre effort de clarification stratégique en ce qui concerne 1) la montée en puissance de la défense européenne et 2) le rôle que nous entendons jouer à l’Otan. La France est bien placée pour tenir un discours fort et clair sur ce que doit être la défense européenne, ce que doit être l’Otan et ce que doivent être les rapports entre ces deux organisations.
Nous devons également poursuivre notre professionnalisation. Une armée moderne coûte cher, aussi bien au niveau du recrutement que de l’instruction, de l’entretien et de l’emploi. Le recrutement, spécialement, doit faire l’objet d’une grande vigilance. Aujourd’hui, tout se passe bien. Mais si, dans les années qui viennent, le pays renoue avec une société de plein emploi, les choses pourraient devenir plus délicates.
I. L. – Faut-il ou non toucher à la dissuasion française ?
J.-L. G. – Le lien entre la dangerosité du monde et la pertinence de notre dissuasion est évident. Le maintien d’arsenaux nucléaires modernisés détenus par plusieurs États ; la volonté d’autres États d’acquérir ces capacités en se plaçant hors du Traité de non-prolifération ; la prolifération des armes de destruction massive (notamment celles, biologiques ou chimiques, auxquelles nous avons, pour notre part, renoncé) : tous ces éléments conduisent à penser que notre conception de la dissuasion garde toute sa valeur. Nous devons conserver une dissuasion apte à répondre aux menaces, quelles qu’elles soient. D’où l’effort de modernisation qui a été engagé. La volonté de la France, depuis le général de Gaulle, a toujours été de conserver son autonomie dans ce domaine. Nous souhaitons avant tout rester maîtres de notre propre destin. Pour autant, si dans le futur les membres de l’UE parvenaient à s’accorder sur la définition d’intérêts vitaux communs – ce qui nécessitera une réelle unité politique -, nous pourrions proposer à nos partenaires d’élargir notre dissuasion afin d’assurer leur défense. Il conviendrait, alors, de déterminer précisément les modalités de la mise en oeuvre d’un tel projet. Pour l’heure, la France est le seul pays d’Europe qui dispose des moyens d’avancer une telle proposition.
I. L. – La dissuasion nucléaire peut-elle servir contre le terrorisme ?
J.-L. G. – La dissuasion nucléaire, c’est la capacité de destruction que se donne un État contre un autre État, une capacité qui infligerait à l’agresseur des dommages tels que le gain qu’il obtiendrait serait sans objet. Elle n’a donc pas vocation à être employée pour réagir à des attentats terroristes « banals ». Il en irait différemment s’il s’avérait qu’un État identifié utilise des méthodes terroristes qui atteindraient les intérêts vitaux de notre pays…
I. L. – Quels sont, selon vous, les principaux dangers en matière de prolifération nucléaire ?
J.-L. G. – La prolifération est devenue un sujet d’inquiétude majeur. Le risque existe de voir des groupes mal intentionnés s’approprier ces moyens d’action particulièrement adaptés à la pratique du chantage – et plus, généralement, de voir ces groupes tirer parti de la dissémination de technologies jusqu’à présent réservées aux États. Je pense aussi à certains pays qui sont tentés de se doter d’armes nucléaires… À cet égard, l’ambition nucléaire militaire de l’Iran, incompatible avec le TNP, est d’autant plus préoccupante que les projets du régime de Téhéran s’inscrivent dans un contexte régional propice aux escalades et aux « courses poursuites » dangereuses. Il reste qu’une opération préemptive serait tout aussi déstabilisante.
De manière plus générale, nous nous trouvons sans doute à un moment charnière où les équilibres sont menacés. Une action déterminée est donc essentielle. Il faut s’opposer à cette tendance à la prolifération. Soit dit en passant, le fait que beaucoup d’États tentent de se doter de l’arme nucléaire devrait faire réfléchir ceux qui, dans les pays qui possèdent déjà cette arme, prétendent qu’elle ne sert plus à rien depuis la fin de la guerre froide.
I. L. – Et le TNP ? Sert-il encore à quelque chose ?
J.-L. G. – Il ne faut pas sous-estimer les résultats du régime de non-prolifération. Le TNP a permis d’accompagner la réduction des arsenaux nucléaires des États dotés de la bombe. Le démantèlement de plusieurs programmes interdits a été mené à bien. La définition de la prolifération comme étant une menace contre la paix et la sécurité (une définition inscrite dans le statut du TNP, entré en vigueur en 1970), ainsi que la prolongation du Traité (en 1995), ont illustré une vraie prise de conscience de la communauté internationale. Mais l’appel à l’universalité a atteint ses limites et les progrès réalisés sont éclipsés par les inquiétudes nées des programmes iranien et nord-coréen.
I. L. – Pour terminer, pouvez-nous nous donner votre propre définition de la puissance dans le monde actuel ?
J.-L. G. – C’est ce qui permet à un pays de rester maître de son destin et de peser sur les affaires de la planète. La notion de puissance a longtemps été synonyme de « puissance militaire », de capacité d’imposer sa volonté à d’autres. Cette approche classique perdure encore. Elle n’est pas étrangère aux conceptions américaines. Elle séduit plus d’un pays – notamment en Asie où bon nombre d’États augmentent leur budget militaire et constituent de nouveaux arsenaux. Mais la puissance d’un pays revêt à présent une signification plus large : elle inclut également son économie ainsi que sa culture, sa cohésion sociale, sa capacité de recherche et d’innovation.
Notes de :
(1) Le Livre Blanc permet d’élaborer le système de défense d’un pays. Il est basé sur une analyse des menaces, sur une redéfinition des concepts et des doctrines et sur une définition des moyens nécessaires pour mettre en oeuvre les changements. En France, le dernier Livre Blanc date de 1994. Le précédent avait été rédigé en 1972.
(2) Jean-David Levitte, ambassadeur de France aux États-Unis pendant cinq ans (2002-2007), a été nommé sherpa et conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy. Il pourrait prendre la tête d’un futur Conseil national de sécurité.
(3) Le « Principals Committee » est une instance qui réunit, au sein du Conseil national de sécurité des États-Unis, les principaux décideurs de la politique étrangère américaine (le secrétaire d’État, le secrétaire à la Défense, les chefs des principales agences de renseignement, etc.).
(4) Le 6 novembre 2004, les forces ivoiriennes ont bombardé un camp militaire français à Bouaké. L’attaque a coûté la vie à neuf soldats français.
(5) L’opération « Enduring Freedom », vaste coalition de nations déterminées à combattre le terrorisme fondamentaliste international, s’est déployée en Afghanistan après les attentats du 11 Septembre.
(6) Les accords de Bonn, signés le 5 décembre 2001, prévoient l’installation d’une autorité intérimaire en Afghanistan et la réunion d’une Assemblée constituante.
(7) La résolution 1701 appelle à la cessation des hostilités et au retrait des forces israéliennes du Liban.
(8) Accord de partage du pouvoir signé en mars 2007 entre le président ivoirien Laurent Gbagbo et le chef de la rébellion Guillaume Soro, qui prévoit la formation d’un nouveau gouvernement et le départ, à terme, des Casques bleus de l’ONU et des soldats français déployés dans le pays.
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